Le totalitarisme en son essence

Dès que l’on évoque le totalitarisme, une des images qui nous vient le plus immédiatement à l’esprit est celle d’un commissaire du peuple sous une grosse casquette ou celle d’un Kgébiste en imperméable noir. Tout aussi aisément pensons-nous connaître le profil psychologique d’une personne acquise au totalitarisme. Elle est nécessairement manipulatrice, mue par le sadisme ou la haine envers une certaine catégorie de personnes. Nous avons ainsi été gavés depuis tout petits d’explications, de photos et de films qui moulent dans certains types facilement identifiables l’univers totalitaire. Mais ce serait une grossière erreur de penser que le totalitarisme est par essence une structure politique aisément reconnaissable, servie par des hommes qui le sont tout autant. Nous sommes incités à le croire par un discours officiel omniprésent qui nous bombarde de mises en garde contre les ennemis de la démocratie, contre la résurgence des fascismes ou la montée des extrêmismes, religieux ou politiques.

      La réalité est toute autre. Que ce soit en France sous la Révolution, en Allemagne dans les années 30, en Russie ou au Cambodge, les peuples n’ont souvent pas vu dans leurs futurs bourreaux des monstres rebutants. Tout au contraire, ils ont souvent été séduits par eux et leurs idées. C’est que le totalitarisme, comme l’a expliqué magnifiquement Claude Polin s’adosse fondamentalement à une aspiration typiquement moderne : celle de pouvoir vivre en étant affranchi de toute résistance du réel et de l’altérité qui le compose. Le juif représentait pour le nazi cette altérité qui devait être réduite, annihilée, de même le bourgeois ou le koulak pour le communiste.

  Fondamentalement, le totalitarisme procède d’une hostilité envers l’altérité portée jusqu’à son incandescence. Or, contrairement aux attendus de la pensée dominante, le nazisme n’est pas le modèle chimiquement pur du totalitarisme. Pour Claude Polin, le nazisme contenait trop d’ « aspect hétérogènes : le racisme, le nationalisme, l’antilibéralisme. Cela fait de lui un mouvement daté, conditionné par les circonstances historiques qui en ont vu la naissance. Il n’y a pas chez lui de penchant universel susceptible de séduire tout homme en tout temps.(…)Le communisme, en revanche, me paraît pouvoir ressurgir à tout moment dans la mesure où plus qu’une doctrine, c’est une bête tapie en nous. C’est la passion de l’égalité poussée jusqu’à la haine. (…) »( Claude Polin, Le paradis totalitaire, dans Le siècle de Moloch, Ed. Renaissance catholique) Et Claude Polin de préciser ce qui est inhérent à cette passion : « le totalitarisme (…) c’est une terreur qui s’exerce tous azimuts, un régime où l’on sait que tout peut être pris en mauvaise part, que nul n’est à l’abri d’une persécution ou d’un procès. (…) Elle(la terreur) sur tous et ne peut se maintenir que parce qu’elle bénéfice de la complicité d’une large part des peuples qui en sont victimes, parce qu’elle fait jouer la haine de tous contre tous.»(op.cit)

     Cette rébellion contre l’altérité, dont est tissé tout le réel, est le principe moteur essentiel qui peut expliquer l’embrasement meurtrier des totalitarismes. C’est lui qui imprime à l’idéologie dont il est revêtu (communisme, nazisme, relativisme) une dynamique à laquelle on ne peut être fidèle sans en même temps la trahir, puisque notre monde est porté dans l’être par Dieu, le grand Autre, et que tous les hommes qui l’habitent sont, comme l’expliquait Mgr Delassus, « des images de son essence(…). Il a voulu faire déborder hors de lui les idées qui sont en lui et transmettre son bonheur.(…)Tel est le mot de l’énigme qui se pose devant l’esprit de l’homme, lorsqu’il réfléchit sur ce qu’il est et sur ce qu’est l’univers »(Mgr Delassus, La conjuration antichrétienne) Ce sont les Lumières, et tout particulièrement les Lumières allemandes[1], qui ont forgé ce principe moteur du totalitarisme. Le monde étant ramené par les Lumières a un état de disponibilité pour l’homme, composé d’éléments épars, malléables à volonté, dépouillé de l’épaisseur que le Créateur lui a imprimée par voie de différenciation constitutive et ordonnée, c’est l’Etat qui fut investi de la mission de donner une unité au tout dans le sens requis par l’idéologie en vogue. Un pseudo-salut laïc a ainsi progressivement vu le jour « qui, oblitérant progressivement celui que l’Eglise proposait à tout homme, finit par en triompher complètement, précisément par qu’il le singeait. »(William Cavanaugh, Eucharistie et mondialisation).

    Rendre sacrées les structures temporelles, c’est là la marque de tous les totalitarismes, ce que précisément la chrétienté n’était pas, puisque, comme l’a parfaitement saisi Malraux : « Les Etats modernes sont nés de la volonté de trouver une totalité sans religion ; et la chrétienté, elle, avait au moins connu le pape et l’empereur, mais avait été un tout. » (Malraux, Les voix du silence, cité par Jean Ousset dans Pour qu’Il règne). Notre conception de la démocratie, bien qu’elle se prétende officiellement neutre religieusement, prend donc, dans les faits[2], la forme d’une théocratie[3]. 

   L’élément central à saisir qui fait de nous autres modernes des proies faciles et souvent consentantes, ne doit donc pas être cherché au niveau d’une idéologie particulière, ni au niveau de la présence d’un appareil répressif policier omniprésent. Non, ce qui est au cœur du déploiement de tous les totalitarismes, c’est une orientation de l’esprit impulsée par des sophismes qui se renforcent de l’orgueil de l’homme pécheur. C’est pourquoi le totalitarisme est susceptible d’efflorescences continuelles tant que sa racine n’aura pas été éradiquée, tant que l’homme n’aura pas retrouvé son orbite naturelle autour du Réel. Pour que la hache soit portée à la racine de ce mal qui dévore nos sociétés depuis 300 ans, il faut que l’homme puisse à nouveau renouer avec l’usage plénier de sa raison, qu’il se libère du système aliénant des sophistes qui ont réduit cette dernière à une conception soit utilitaire(ou nominaliste), en en faisant un simple appendice de la vie biologique lui permettant de persévérer dans son être plus avantageusement que les autres créatures, soit idéaliste, en en faisant la substance même du réel. La Raison doit retrouver son ancien statut qui en faisait le signe de la destination suprasensible de l’homme. Elle doit pouvoir rappeler à l’homme sa grandeur, qui ne réside non pas dans la liberté qu’il aurait de se créer un univers religieux, moral ou matériel à sa convenance, mais dans la possibilité qu’il a de connaître l’ordre des fins de la nature et d’y ordonner sa conduite.

       Or, l’existence d’une vérité objective des fins de la nature accessible à la raison est précisément ce qu’ont toujours contesté les sophistes et autres pyrrhonistes. Réfutés avec brio par Aristote, ils ont réussi depuis la Renaissance à revenir sur le devant de la scène en érigeant une fausse conception de la liberté - décrite plus haut – qui sert d’assise à tous les totalitarismes. Le totalitarisme, c’est Protée et ses multiples visages, qui peut même épouser celui d’une culture officiellement dressée contre le totalitarisme, comme l’est la nôtre, puisque celle-ci est placée sous le joug d’un dogme aliénant, se contredisant lui-même : le dogme agnostique qui veut qu’il n’y a pas de vérité.

     C’est ce dogme qui fonde notre individualisme, permet à toutes les formes de vices privés ou publics, moraux ou intellectuels, de se draper dans les atours de la dignité de la liberté humaine. Ce qui explique que le totalitarisme, loin d’être l’opposé de l’individualisme, est son épanouissement monstrueux. Car dès lors que l’on ne reconnaît plus l’existence d’une vérité qui transcende nos individualités, située en dehors de chacun de nous, nous dépassant, requérant de nous des comportements précis, une société ne peut plus garantir son unité qu’au moyen de lois contraignantes. Mais il faut alors inventer un discours qui justifie l’emploi de ces normes contraignantes au nom même de la défense de l’individualisme. C’est à cela que ce sont attelés tous les idéologues. Et l’un des premiers d’entre eux fut Rousseau qui promettait un accomplissement total de la liberté de chacun au travers de sa fusion avec la volonté générale. Ce qui immanquablement l’amena à décréter que ceux qui ne voulaient pas de cette liberté y seraient contraints. Il en résulta le génocide de Vendée, une fois que ses épigones, les Saint Just et autre Robespierre, eurent pris les commandes.

   Robespierre avait ainsi parfaitement retenu la leçon de son maître lorsqu’il expliquait : « le gouvernement de la République, c'est le despo­tisme de la liberté (sic) contre celui de la tyrannie »( cité par Louis Jugnet dans Problèmes et grands courants de la philosophie).

   La liberté sophistiquement définie ne peut qu’accoucher de régimes politiques accomplissant les pires horreurs au nom de cette même liberté. Or depuis l’effondrement du communisme, le dogme agnostique, géniteur de l’individualisme-égalitariste, doit se renouveler, se parer de nouveaux atours. La période de la guerre froide assurait un certain équilibre puisque les deux grands systèmes agnostiques (système libéral et communiste) se tenaient mutuellement en respect. Le monde libéral n’avait pas à s’abandonner à un appareil totalitaire pour subsister et pouvait en conséquence laisser certains espaces de liberté aux contempteurs du dogme agnostique et du système de domination qu’il recouvre. Il lui suffisait de brandir le spectre soviétique pour obtenir une confortable adhésion des masses.

    Il n’en est plus rien désormais. L’ennemi de la liberté ne peut plus être aussi aisément désigné, nous en sommes donc revenus à une situation de tension extrême, de haine larvée de tous contre qui met en péril la survie du dogme agnostique et du système de domination qu’il recouvre(domination de la haute finance, domination des réseaux occultes du pouvoir, domination du complexe militaro-pharmaceutique). Il lui faut donc combler tous les espaces dont il tolérait l’existence par le passé et désigner de nouveaux ennemis pour masquer ses failles, sa folie meurtrière, ses mensonges. Comme l’explique Martin Peletier : « Les grands totalitarismes du XXe siècle(…) étaient beaucoup moins efficaces, beaucoup moins bien faits que le politiquement correct. Parce que ces tyrannies avaient des trous. Par exemple le fascisme et le nazisme ont un trou évident qui est un trou de doctrine : ils laissent subsister une portion de nature : l’attachement de l’homme à sa terre, à son sang. Ils ne s’intéressent pas à tout moment et à tout objet de la pensée et de l’être humain. Même le communisme soviétique a aussi des trous. Pourquoi ? (…) Il est très fort physiquement, les contraintes externes sont très fortes, mais son organisation et ses méthodes sont telles que ça ne marche pas bien : un jour il n’y a pas de rouleau compresseur, un il n’y a pas de marteau, un jour il n’y a pas de goudron fondu. Le totalitarisme du politiquement correct ambitionne, lui, de ne pas avoir de trous. Par le biais du contrôle du vocabulaire, il met, à l’intérieur de votre âme, un flic derrière chacun de vos mots, un flic derrière chacune de vos pensée(…). Il(le politiquement correct) est déjà tout à fait dominant dans l’édition, dans la presse, dans les médias, dans le cinéma, dans la littérature. »( Martin Peletier, Du politiquement correct à la pensée unique dans La pensée unique, Ed. Renaissance catholique)

    En ce début de XXIe siècle, le dogme agnostique a opéré une nouvelle mue. Sous les traits d’un nouveau visage séduisant, il nous entraîne tous dans une course à l’abîme. Ses flots flots boueux nous submergent par toutes les artères du monde du spectacle (presse, livre, théâtre, film, fête, Tv, réseaux sociaux…) et nous valent constamment de nouvelles lois qui fragilisent les familles, détruisent les repères moraux traditionnels et abandonnent les êtres les plus faibles, enfants, vieillards et malades, à la froide logique de l’individualisme jouisseur.

 

[1] Car comme l’explique Thomas Molnar dans Le Dieu immanent « La philosophie allemande est engagée dans un combat titanesque contre le Dieu transcendant qu’elle veut ramener à l’immanence et finalement à l’intériorité de l’homme. Kant fait de Dieu un gardien de la morale, Feuerbach un produit de l’homme, tous cherchent à limiter l’irruption du Christ, versus Deus, dans le monde des vivants, dans l’histoire, puis à liquider la transcendance en tant que telle ».

 

[2] Parce qu’elle est historiquement le produit d’une spiritualité gnostique : celle de la maçonnerie, comme l’a avoué le nouveau ministre de l’éducation nationale française. En 2010, dans une interview accordée au Monde des religions, Vincent Peillon a d’ailleurs vendu la mèche en expliquant que la maçonnerie constitue la religion de la république. Lien : http://www.eschaton.ch/website/2012/quand-vincent-peillon-toripillon-indirectement-dignitatis-humanae/

 

[3] « s’il est vrai que la nature sociale de l’homme ne peut s’épanouir et donner le meilleur de son fruit qu’en un régime où les deux pouvoirs, spirituel et temporel, tout en maintenant leur distinction, se soutiennent mutuellement, il suit de là qu’une société purement laïque, couronnée d’un Etat qui ne reconnaît publiquement ou tacitement sa soumission à Dieu, ne peut exister qu’en accaparant pour elle-même la totalité du pouvoir spirituel et en transformant l’idéologie politique qui la régit en religion » ( Itinéraires 1971, Marcel de Corte, cité par Rémi Fontaine dans La double souveraineté du monde chrétien, No109 de l’AFS)