La relégation de la royauté sociale du Christ

Introduction

 

     Jacques Maritain, du temps où il s’en tenait au stricte enseignement de l’Eglise, écrivait :"L’État, ici-bas, étant par nature ordonné au bien moral de l’être humain et par conséquent nécessairement ordonné en fait à la vie éternelle comme à sa dernière fin et au bien de la cité céleste, c’est une impossibilité métaphysique pour l’État d’atteindre sur terre sa fin particulière et la vraie prospérité lorsqu’il est en opposition avec le bien de l’Église. Il a cru cependant pouvoir le faire. L’Histoire du monde moderne est l’histoire de cette illusion. Nous en avons les résultats sous les yeux."( Les choses qui ne sont pas de César). Par la suite Maritain infléchira sa pensée en faisant de l’Eglise non plus la gardienne de la vérité que les sociétés doivent suivre, mais un ferment social permettant à chacun de prendre conscience de sa dignité. L’évolution de la pensée de Maritain est parfaitement symptomatique de la dynamique dévastatrice qui a pénétré l’Eglise au point qu’est désormais passée sous silence la Royauté sociale du Christ, tant et tant de fois formulée au cours des siècles et formalisée par les grands papes de la fin du XIXe et du début du XXe : Pie IX, Léon XIII, Saint Pie X, Pie XI et Pie XII.

     Rendre le monde conforme au cœur de Dieu constitue l’axe principal de la doctrine sociale dont Pie XII disait qu’elle était « fixée définitivement et sans équivoque dans ses points fondamentaux »(29 avril 1945) et que « nul ne peut s’en écarter sans danger pour la foi et l’ordre moral »( 29 avril 1945). Pie XII ajoutait encore : « Les points principaux (de la doctrine sociale de l’Église), sont contenus dans les documents du Saint-Siège, c’est-à-dire dans les encycliques, les allocutions et les lettres pontificales » (17 octobre 1953). Or ces dernières sont extrêmement claires : il n’y a pas d’autre voie de stabilité, de prospérité et de paix, pour les sociétés, que celle qui passe par la reconnaissance de la Royauté sociale du Christ. Pie IX, avec Quanta Cura et le Syllabus, affirmait qu’il n’y avait pas d’autre horizon que la chrétienté pour toute société humaine. Léon XIII, dans ses encycliques Diuturnum illud et Immortale Dei, développa les fondements théologiques de la Royauté sociale du Christ. Pie X en fit une synthèse à travers sa formule héritée du cardinal Pie « Tout instaurer dans le Christ »[1]. Après lui, Benoît XV canonisa Jeanne d’Arc, prophétesse du Christ-Roi. Enfin le pape Pie XI, dans Quas Primas, acheva l’enseignement de ses prédécesseurs en instaurant solennellement la fête du Christ-Roi.

     Ces grands papes avaient compris l’impérieuse nécessité de former les catholiques pour leur permettre de résister au but que poursuit, au-delà des divergences de surface, toute la pensée politique moderne : exclure le Christ de la vie publique, construire la paix en soustrayant l'ordre social à la Royauté du Christ. Ce qui revient à prendre l’exact contre-pied de Quas primas :"Or, il Nous en souvient, Nous proclamions ouvertement deux choses: l'une, que ce débordement de maux sur l'univers provenait de ce que la plupart des hommes avaient écarté Jésus-Christ et sa loi très sainte des habitudes de leur vie individuelle aussi bien que de leur vie familiale et de leur vie publique; l'autre, que jamais ne pourrait luire une ferme espérance de paix durable entre les peuples tant que les individus et les nations refuseraient de reconnaître et de proclamer la souveraineté de Notre Sauveur. (...)Si les hommes venaient à reconnaître l'autorité royale du Christ dans leur vie privée et dans leur vie publique, des bienfaits incroyables - une juste liberté, l'ordre et la tranquillité, la concorde et la paix -- se répandraient infailliblement sur la société tout entière. "

      Depuis Pie XI, la civilisation occidentale a été encore plus loin dans le reniement. Si bien que le 1er janvier 2001, Jean-Paul II a pu prononcer ce qui ressemblait fort à l'acte de décès de l'Occident chrétien : « Les modèles du monde occidental, désormais affranchis du terreau chrétien, sont inspirés par une conception pratiquement athée de la vie. » « En raison de leur forte connotation scientifique et technique, les modèles culturels de l'Occident apparaissent fascinants et séduisants, mais malheureusement ils révèlent, avec une évidence toujours plus grande, un appauvrissement progressif dans les domaines humaniste, spirituel et moral. La culture qui les engendre est marquée par la prétention dramatique de vouloir réaliser le bien de l'homme en se passant de Dieu, le Souverain Bien. Mais « la créature sans son Créateur s’évanouit ». Une culture qui refuse de se référer à Dieu perd son âme en même temps que son orientation, devenant une culture de mort, comme en témoignent les tragiques événements du vingtième siècle et comme le montrent les conséquences nihilistes que l'on constate actuellement dans de larges sphères du monde occidental. »

       Mais depuis 2001 il nous est encore plus aisé de prendre la mesure de la barbarie dans laquelle nous plonge cette logique de reniement. Les guerres meurtrières menées sous la bannière des droits de l’homme – en réalité authentiquement mues par de sordides motifs économiques et dictées par l’agenda mondialiste - se sont multipliées ; la crise économique permet aux banques, grâce à la logique prédatrice de la dette, de mettre à genoux les peuples ; plus que jamais le monde médiatique se transforme en un pur appareil de propagande des élites mondialisées et, à travers lui, la morale inversée livre une guerre sans fin aux familles[2].

     Les forces naturalistes qui ont opéré ce renversement ne veulent pas que la grâce imprègne tous les niveaux de la vie sociale. Elles poursuivent un objectif de mort : interdire à l’homme d’accéder au but qui lui a été fixé par son Créateur. Pour y parvenir elles flattent tous ses élans narcissiques, exaltent son orgueil. Ses mots fétiches sont le progrès, la liberté, l’indépendance, la dignité humaine, la tolérance. Ils forment un corpus cohérent destiné à relativiser la nécessité pour les individus et pour les sociétés de faire du Christ leur seul Maître. C’est ce que développait très bien Luigi Taparelli dans son Essai Sur les principes philosophiques de l’économie politique. « Il y a dans le monde depuis la Réforme de Luther, deux sociétés dont chacune a son principe moral qui dérive du principe métaphysique suprême et se propage dans toutes les doctrines sociales ; ce principe moral est pour l’une la dépendance de tout l’ordre créé à l’égard du Créateur, pour l’autre l’indépendance absolue de l’individu, ou, comme on dit aujourd’hui, la liberté, funeste fruit de la Réforme luthérienne se transformant successivement en inspiration privée, libre examen, rationalisme, etc. Le moi de Kant et de Fichte, l’absolu de Schelling et de Hegel, le panthéisme, l’autothéisme, le Dieu-Etat des doctrines rationalistes, le Dieu-peuple de Mazzini et des républicains, ne sont que des concepts métaphysiques inventés pour servir de base au principe moral de l’indépendance, qui, suivant leur nature, produisit l’absolutisme de l’Etat, le droit d’insurrection, la république sociale etc. Sans doute toutes ces théories se combattent l’une l’autre par intérêt dans des moments décisifs, quand un parti espère arriver à gouverner la société, mais elles sont toutes unies par un certain lien de fraternité logique, et toutes elles prennent le titre de société moderne animée de l’esprit du siècle, progressiste etc…»

      Cet exposé entend présenter quelques-unes des causes qui ont favorisé la relégation de la Royauté sociale du Christ, il propose quelques pistes d’analyse pour comprendre les buts qui sont visés et les stratégies qui sont mises en œuvre. Dans sa seconde partie, il revient sur les déviances dans la foi que provoque immanquablement la relégation de la Royauté sociale du Christ et que j’ai constatées parmi les clercs ou les agents pastoraux de ma propre région. Toutes, elles procèdent du relativisme, qui est à la source de la relégation de la Royauté sociale du Christ, et qui a premièrement porté son attaque contre la conception des rapports entre l’Eglise et l’Etat. Car comme Pie XI l’a montré dans Quas primas, si l’esprit naturaliste en est venu graduellement à infecter toute la société, c’est que "peu à peu la Religion du Christ a été mise au même niveau que les fausses religions et placée ignominieusement dans la même catégorie qu’elles". Avant lui, Pie VII avait écrit : "Du fait que l’on proclame la liberté de toutes les formes de croyances, la vérité est confondue avec l’erreur, et l’Epouse sainte et immaculée du Christ, hors de laquelle il ne peut y avoir de salut, est placée sur le même plan que les sectes hérétiques(…) »

 

[1] « (…) on ne bâtira pas la société autrement que Dieu l’a bâtie ;(…) Il ne s’agit que de l’instaurer et la restaurer sans cesse sur ses fondements naturels et divins contre les attaques toujours renaissantes de l’utopie malsaine, de la révolte et de l’impiété : " omnia instaurare in Christo" » Lettre sur le Sillon Notre charge apostolique, du 25 août 1910

 

[2] Voire Visage du modernisme contemporain aux éditions Résistance21, chapitre 3 « La réception par le « monde » d’Humanae vitae »

1. Le principal artisan de cette relégation

 

    La doctrine de la Royauté sociale du Christ est un enseignement constant de la tradition catholique. « Cette doctrine du Christ-Roi, Nous venons de l’esquisser d’après les livres de l’Ancien Testament; mais tant s’en faut qu’elle disparaisse dans les pages du Nouveau; elle y est, au contraire, confirmée d’une manière magnifique et en termes splendides. »(Quas primas) Elle a pour conséquence que « les chefs d’Etat ne sauraient donc refuser de rendre – en leur nom personnel, et avec tout leur peuple – des hommages publics, de respect et de soumission à la souveraineté du Christ; tout en sauvegardant leur autorité, ils travailleront ainsi à promouvoir et à développer la prospérité nationale. »(Quas primas) Cela s’explique car « il n’y a lieu de faire aucune différence entre les individus, les familles et les Etats; car les hommes ne sont pas moins soumis à l’autorité du Christ dans leur vie collective que dans leur vie privée. Il est l’unique source du salut, de celui des sociétés comme de celui des individus: il n’existe de salut en aucun autre; aucun autre nom ici-bas n’a été donné aux hommes qu’il leur faille invoquer pour être sauvés »(Quas primas). Pourtant c’est contre cette sainte doctrine que s’est érigée Dignitatis humanae qui soutient que l’Etat doit être neutre religieusement.

      Mon interprétation de cette subversion est la suivante. Pour empêcher le plus possible d’hommes de faire leur salut, le malin sait pouvoir parvenir en partie à ses fins en s’attaquant là où les catholiques sont les plus tièdes: dans leur fidélité au Christ-Roi dans l’ordre temporel. Il sait qu’en semant le doute à ce niveau, en faisant perdre le sensum fidei sur ce point-là, il va pouvoir détricoter l’ensemble de la foi et créer progressivement un ordre politique retranchant de la foi l’énorme majorité des hommes. Il sait que la plus grande faille se situe à la jointure entre l’esprit et la chair, entre le temporel et le spirituel, le privé et le public, il sait que beaucoup d’hommes aiment cultiver leur foi dans le confort de leur vie privée, qu’ils sont facilement enclins à séparer (alors qu’il s’agit de distinguer dans l’unité) corps et âme, vie publique et vie privée.

      Il dut y avoir sur cette question un accord passé entre Satan et Dieu, qui rappelle celui qu’ils ont passé au sujet de Job. « Tu crois que les catholiques t’aiment vraiment, te veulent Roi sur la terre, et bien laisse-moi te montrer le contraire » a dû demander Satan… « Je te prouverai que ce qu’ils veulent c’est leur seul petit confort personnel et qu’ils ne se battront pas contre l’instauration d’une autre royauté sur la terre, la mienne. » Dieu a laissé faire pour nous éprouver, et devant les résultats obtenus par Satan, Il lui laisse désormais le champ libre, faisant de Satan l’instrument de sa colère, abandonnant les catholiques libéraux aux conséquences de leur trahison, allant jusqu’à leur donner des papes imprégnés de libéralisme. Mais sa victoire finale n’en sera que plus glorieuse. Personnellement je ne crois plus en aucun système, aucune stratégie politique. Je ne crois qu’en Jésus Christ, qu’en ses enseignements. Le Christ nous fera boire la coupe de nos démissions jusqu’à la lie et alors Il renversera toute l’entreprise sataniste des mondialistes et des libéraux. Sa victoire n’en sera que plus éclatante.